Deux études cosignées par le professeur Perronne sur la tisane d’Artemisia rétractées

La revue Phytomedicine a rétracté ces travaux qui prétendaient démontrer les effets bénéfiques de la tisane d’Artemisia contre le paludisme et la bilharziose.

Coup dur pour le professeur Perronne, victoire pour ceux qui dénoncent les irrégularités de ses travaux depuis des années. Deux études publiées en 2018 et 2019 dans la revue médicale Phytomedicine ont été rétractées en août. Signées par l’orthodontiste Lucile Cornet-Vernet, fondatrice de la Maison de l’Artemisia, une association qui promeut cette plante dans plusieurs pays d’Afrique et cosignées par Christian Perronne, chef du service des maladies infectieuses de l’hôpital de Garches (AP-HP), ces études étaient censées démontrer l’efficacité de la tisane d’Artemisia pour traiter deux maladies potentiellement mortelles : le paludisme, causé par des parasites transmis aux personnes par des piqûres de moustiques, et la bilharziose, une maladie chronique provoquée par des vers parasites. 

« Ces articles ont été rétractés à la demande du rédacteur en chef, peut-on lire sur le site de Phytomedicine. Des inquiétudes ont été soulevées quant à […] la fiabilité des données incluses. Les auteurs n’ont pas été en mesure de fournir des explications raisonnables et le rédacteur en chef a décidé de les retirer. » 

« Soit les données sont frauduleuses, soit il y a de graves erreurs d’analyse »

L’Artemisia est une plante utilisée dans la médecine traditionnelle chinoise. Si son principe actif, l’artémisinine, s’avère efficace dans les traitements antipaludiques quand il est isolé – ce qui a d’ailleurs valu un prix Nobel à son découvreur, la Chinoise Tu Youyou -, son utilisation en tisane est fortement déconseillée par l’OMS et l’Académie nationale de médecine de France. Et pour cause, la concentration d’artémisinine dans une tisane à base d’Artemisia peut grandement varier pour la simple raison que les principes actifs d’une plante changent selon la taille des plantes, sa sous-espèce, les conditions de culture – si les plantes sont à l’ombre ou au soleil, ce qui complique la maîtrise des doses, qui peuvent s’avérer insuffisantes ou trop importantes. Raison pour laquelle les deux études publiées dans Phytomedicinecensées démontrer que l’Artemisia est plus efficace que l’artémisinine contre le paludisme ou la bilharziose ont été plus que fraîchement accueillies par la communauté scientifique.  

Mais ce n’est pas la seule raison qui a motivé le combat de nombreux spécialiste contre ces études. « La méthodologie est nulle, s’étrangle Nathan Peiffer-Smadja, thésard en sciences de santé publique à l’Imperial College London, interrogé par L’Express. En regardant, on se rend très vite compte que soit les données sont frauduleuses, soit il y a de graves erreurs d’analyse », poursuit-il, pointant du doigt des données statistiquement impossible entre les groupeset un accord éthique donné en 2016, soit après la conduite d’un des essais, conduit en 2015. « Il faut bien comprendre qu’ils ont inclus des enfants atteints de paludisme ou de bilharziose, des maladies sévères, pour leur donner de la tisane, c’est tout de même grave. Perronne ne peut pas donner son nom à ça, ou alors il n’est plus capable de faire des recherches cliniques », argumente-t-il. 

« Leurs études sont bidonnées »

« Tout a commencé en 2018, lorsqu’une interne m’a indiqué vouloir effectuer une thèse sur l’Artemisia avec la Maison de l’Artemisia, détaille André Gillibert, assistant hospitalier universitaire en santé publique, bio statisticien et méthodologiste au CHU de Rouen, qui a été l’un des premiers à critiquer ces travaux. J’ai commencé par une recherche bibliographique et comme je ne trouvais aucune donnée convaincante, j’ai regardé le site de cette association qui annonçait des ‘résultats extrêmement positifs’ d’une étude en cours. » Intrigué, le statisticien se lance alors dans une enquête qui durera près de deux années durant lesquelles il identifie et catalogue avec précision toutes les failles des deux études. « D’abord, il y a leurs résultats : dans le groupe tisane de l’étude sur la bilharziose, les patients sont tous malades au jour quatre du traitement et guérissent tous entre le jour quatre et le jour sept, et dans le groupe de traitement référence, c’est pire, les patients sont tous malades à 21 jours et guérissent tous entre les jours 21 et 28, ce qui nie le principe de base qu’est la variabilité du vivant : tous les patients réagissent comme s’ils s’agissaient de clones. »  

Le bio statisticien remarque aussi des incohérences dans les tableaux des effets indésirables. « Là c’est encore plus suspect : 175 patients ont exprimés des douleurs abdominales, 105 des pertes d’appétit, 165 des inconforts abdominaux, 200 des nausées, 30 des diarrhées, 130 des maux de tête, etc. toujours des multiples de cinq, ce qui est typique de la fabrication de données. » À la recherche d’une preuve absolue pour confirmer ses soupçons, André Gillibert demande l’accès aux bases de données qui ont servi aux auteurs pour les deux études. « À ma grande surprise, ils me les ont données et j’ai halluciné, confie-t-il. Je me suis demandé : mais comment peuvent-ils m’envoyer la preuve que leurs études sont bidonnées ? ». Dans la base de données de l’étude portant sur le paludisme, il découvre des paires de patients dont les mesures biologiques sont rigoureusement identiques. « Un peu comme si vous aviez deux personnes qui ont la même taille au centimètre près, le même poids, la même date de naissance, mais aussi le même prénom et dont les parents ont les mêmes prénoms et que ce schéma se répète pair par pair ». La base de données sur la bilharziose présente elle aussi des patients clonés, cette fois par groupe de 80 : les patients 1 à 80 sont les mêmes que les 81 à 160, etc. La liste est encore longue. 

Des résultats « rigoureusement impossibles »

Pierre Tattevin, professeur d’infectiologie au CHU de Rennes et président de la Société de Pathologie Infectieuse de Langue Française (SPILF), s’était lui aussi indigné, avant la rétractation des études, de ces résultats dans un e-mail envoyé à des référents en intégrité scientifique, que L’Express a pu consulter. « Nous souhaitons dénoncer et faire retirer deux publications récentes, dans une revue internationale à comité de lecture, qui aboutit aux conclusions qu’une tisane est plus efficace que les traitements de référence de deux maladies tropicales courantes : le paludisme et la bilharziose, estimait le professeur. Ces deux articles dits randomisés sont manifestement frauduleux : à titres d’exemple, alors qu’ils indiquent avoir procédé à la randomisation de 800 patients en trois groupes – dans l’étude bilharziose – ou 957 patients en deux groupes – dans l’étude paludisme -, on retrouve des différences d’âge supérieur à 15 ans entre des groupes de plusieurs centaines de patients ou des proportions d’enfants variant de 0 à plus de 50%, ce qui est rigoureusement impossible si les patients ont réellement existé et ont été randomisés. » 

Pierre Tattevin rappelait que ces traitements inadaptés risquaient de conduire à une réaugmentation des cas et des décès, mais aussi qu’il était possible d’observer « les conséquences de cette escroquerie en France » puisque des patients hospitalisés à un stade tardif du paludisme ont confirmé avoir pris ces tisanes comme traitement préventif ou curatif. Le professeur du CHU de Rennes ajoutait que la Maison de l’Artemisia était en train de mener un nouvel essai, cette fois sur la tuberculose. « Ces études peuvent être qualifiées d’escroquerie, dans le sens où les auteurs des articles sont en partie ceux qui commercialisent les produits, en association avec ce qu’ils doivent considérer comme une caution scientifique : un agrégé en maladies infectieuses, coauteur des 2 papiers [le Pr. Perronne, NDLR] », concluait-il.  

« Nous ne savons pas combien d’Africains prennent leurs traitements quasiment ou complètement inefficaces, mais s’ils sont diffusés à large échelle, les conséquences de santé publique sont dramatiques, d’autant qu’ils recommandent leurs tisanes à partir de 6 ans, mais aussi chez la femme enceinte, confirme André Gillibert. Il s’agit d’une affaire particulièrement grave et, même si notre travail est relativement symbolique et que la rétractation des études ne changera probablement pas ce que la Maison de l’Artemisia fait en Afrique, voire que notre travail constituera pour eux une preuve de la théorie du complot selon laquelle nous appartiendrions à Big Pharma, j’espère tout de même que cela aura un effet bénéfique. » 

La « fausse science » rétractée

Interrogé en juillet dernier par L’Express, Christian Perronne reconnaissait que ses deux études avaient été réalisées avec « peu d’argent » et qu’elles présentaient des « irrégularités » qu’il estimait néanmoins « bénignes ». « Tout le monde nous est tombé dessus. Il y a eu une cabale. Tout cela car nous avions osé montrer que cela fonctionnait mieux que la molécule d’artémisinine seule ! Cette étude n’a pas plu, car une plante qui ne coûte rien et qui guérit, ça dérange beaucoup de monde […] Nous, nous n’avions pas beaucoup de sous, en tout cas pas de Big Pharma », se défendait-il. 

Victor Garcia – L’EXPRESS

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Pin It on Pinterest