À Canton( Chine), les Africains confinés à la matraque

Étrange scène que le face-à-face plutôt vif entre le consul du Nigeria en Chine, M. Anozie Maduabuchi Cyril, et des responsables de Canton où la police a bastonné les Nigérians habitant la ville, les 10 et 11 avril. Tout a commencé quelques jours plus tôt quand les propriétaires des appartements bon marché de ce quartier nord, Yuexiu, fréquemment appelé « Petite Afrique » (1), ont décidé d’expulser leurs locataires, soit en résiliant les baux, soit les privant d’électricité ou d’eau, soit en les jetant dehors manu militari. Des centaines d’Africains se sont retrouvés à la rue, accusés de ne pas se conformer au confinement. Ce n’est pas la première descente de police dans ce quartier, mais, cette fois, les forces de l’ordre ont fait preuve d’une rare violence. Les passeports des ressortissants ont été confisqués. « Nous ne traitons pas ainsi les Chinois qui vivent au Nigéria », a protesté le consul.

En fait, le Covid-19 a refait une apparition dans l’agglomération (15 millions d’habitants — plus que la Belgique) après le retour par milliers de Chinois, restés à l’étranger depuis la fin janvier, pour cause de fermeture des frontières ou confinés dans d’autres villes du pays. Selon les données officielles, il y avait, le 10 avril, « 115 cas importés » dont 16 Africains parmi lesquels 5 Nigérians.

Dans un climat déjà lourd de méfiance, si ce n’est de racisme, à leur égard, la rumeur laissant croire que tous les Noirs étaient malades du Covid-19, s’est répandue plus vite que le virus lui-même. D’où cette vague d’expulsions illégales et ces ratonnades invraisemblables.

Devant le tollé suscité, notamment par les représentants des pays africains, la police de Canton a fait savoir qu’elle avait arrêté un homme de 35 ans, Song, qui aurait reconnu « avoir diffusé de fausses informations devenues virales sur les réseaux sociaux, provoquant des troubles et des soupçons. L’affaire ferait actuellement l’objet d’une enquête plus approfondie », selon une avocate cantonaise qui confirme les débordements de violence.

Les étrangers en orange

Reste que les Africains demeurent dans le collimateur des autorités locales, et pas seulement les ouvriers ou les petits commerçants qui habitent ce quartier également appelé avec mépris « Chocolate City ». Un professeur de l’université pharmaceutique de Canton, qui vit dans une résidence de luxe en périphérie de la ville, me confie que dans son immeuble vit un couple de Congolais, dont l’homme, médecin, est soumis à un confinement total depuis le 5 avril : il n’a plus le droit de sortir — tout juste peut-il mettre le nez dehors, sur sa terrasse —, les volontaires du comité de quartier lui apportent de la nourriture et les produits qu’ils peuvent commander en ligne. Entre la mi-janvier et la mi-mars, tous les résidents étaient confinés mais ils pouvaient se promener dans cette grande résidence pour familles aisées, à condition de porter un masque, de se laver les mains avec du gel, de ne pas avoir de fièvre et de ne pas se regrouper. Ils pouvaient même aller acheter des légumes et des produits frais aux paysans autorisés à venir derrière la barricade qui fermait cet ensemble. Rien de tel aujourd’hui pour ce couple congolais et les autres étrangers.

En effet, depuis Pâques, la mesure a été étendue à l’ensemble des étrangers vivant dans l’agglomération. Ce qu’atteste un couple de Français établi de longue date dans un quartier huppé de la ville. La veille, il avait reçu la visite de deux médecins pour procéder à un test. « Vous êtes allé dans le centre ville de Canton. Donc vous avez pu croiser des étrangers », ont expliqué les policiers venus leur signifier leur assignation à résidence. Du coup, quel que soit le résultat des examens, les étrangers devront rester totalement confinés pendant quinze jours.

Visiblement, la décision a touché d’autres grandes agglomérations, et notamment Pékin. Tous les habitants disposent sur leur portable d’un « code couleur santé » (un QR code) — accessible au moyen d’Alipay, l’application d’Alibaba qui permet de tout payer et qui est massivement utilisée en Chine —, ou récupéré via le site de la ville. Dimanche 12 avril, les résidents étrangers ont eu la mauvaise surprise de voir leur code passer du vert (pour ceux qui ne sont pas malades et peuvent se déplacer comme ils veulent) à l’orange (confinement imposé), le rouge étant réservé aux cas avérés ou suspects. En fin de journée, le vert a été rétabli, partout paraît-il. « Ce changement brusque semble dû à un dysfonctionnement informatique », m’explique un Pékinois. Possible mais peu probable.

Cela confirme en tout cas la précision du contrôle policier sur la société chinoise. En fait, comme l’explique l’avocate cantonaise, « le gouvernement craint par dessus tout un retour de l’épidémie — même à très faible échelle. Il craint d’être obligé d’annoncer de nouveaux morts alors qu’il clame qu’il maîtrise tout. D’autant qu’il y a un climat antichinois, notamment dans les pays occidentaux ». Le président Xi Jinping espère pouvoir profiter de la sortie de la crise sanitaire plus tôt que ses partenaires, pour relancer l’économie alors que le chômage bat son plein, mais aussi pour montrer au monde une face bienveillante de la Chine, fournissant masques, médicaments et aide sanitaire aux pays en difficulté. Les liaisons aériennes ont été à nouveau réduites, le retour des Chinois ayant travaillé, étudié ou simplement voyagé à l’étranger est pratiquement interdit et les rares personnes autorisées à entrer sur le territoire doivent rester strictement confinées dans des endroits spécifiques.

Rien ne doit contrarier le projet de M. Xi qui veut saisir cette opportunité au moment où les États-Unis ont disparu de la scène internationale, au moins dans le traitement de cette crise — un symbole du basculement géopolitique.

SOURCE : Martine Bulard – Monde Diplomatique

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